J’aime les vieux…
Pour toi, ici, je jette mes mots. Comme une main glissant son obole.
Je pense à toi. A…B….C…. J’aime les vieux ! C’est comme ça. Je lis en eux à livre ouvert.
J’aime les vieilles machines. Celles qui sentent l’huile de coude avec des bielles et des pistons. Celles qui soufflaient en travaillant. Celles qui au soleil retroussaient les manches. J’aime cette terre toujours prête à nous nourrir de ses exemples. J’aime les vieux livres. J’aime ces couvertures cuir qui sentent le suint tannées à grands soins par un savoir-fier. Elle me rappelle une vie antérieure reliée pleine peau, comme on dit … un mouton, veau peut-être, que sais-je ? … qui porte en lui du Voltaire ou du JJ Rousseau. J’aime leurs rides où se nichent d’anciens Devoirs. Et les vinyles ? Ceux qui crachouillent entre leurs sillons… et les abreuvent. Allons z’enfants… Les vieux c’est comme ça, ils transmettent quand ils se montrent.
Dans la pénombre où ils se reposent, il suffit parfois de regarder leurs mains, pleines de doigts tracassés par les ans, pour mesurer un héritage. Oui, j’aime les vieux car moi-même je n’en suis plus loin. Et quand je demande la parole, c’est eux que j’entends. Durs d’oreille mais solides comme de vieils outils patinés comme nuls autres pareils, je les écoute, même s’ils ne sont plus là. Dans l’ombre de mes mots je cherche un peu de leur lumière. Ils me manquent. Leur siège vide parle de leur histoire, comme s’il attendait, assis bien sage, des jours meilleurs qui ne viendront plus. Alors, le cœur, au prix d’un effort sans gain, tente l’impossible espoir, celui de remplir de fluctuantes idées filant dans la conquête d’horizons qui, irrémédiablement, se rapprochent. Dans leurs pas fiers et bels pourrais-je me reconnaître ? Où m’emporteront-ils encore et encore ? Un mot, un geste, un regard et hop les revoila. Un nom les rhabille. Ils réapparaissent, frais rasés, dispos, étincelants gravés comme des colonnes de marbre frappées d’un B ou d’un J de passage entre deux orients qui se cherchent.
Même s’ils ne répondent plus à l’appel !
Là, pas Là ? Plus là ? Encore un peu là et plus las qu’on ne le croit. Mes pas, les leurs, on ne sait plus tout à fait pourquoi…. perdraient-ils pied ? Un souffle m’étreint. Que deviennent-ils ? Encore véloces, dans un passé récent, mes trois pas, ces ingrats s’y mettent aussi. Ils feignassent. Ils s’allongent, sur des chemins qui ralentissent l’allure. On appelle cela des économies d’échelles. Ils posent leurs semelles là où les souvenirs doucement se fanent. Curieusement, j’y vois moins bien de près. L’œil s’y perd et s’entête à chercher du regard ce que la main qui tremble recherche maintenant en tâtonnant. Les symboles, en d’autres temps spirituels, s’enflammant comme un rien, se posent un temps que l’on pourrait croire solennel, réduisant le diaphragme. Alors on réagit. On sort l’œil, pupille de sa paupière le Mercure en fièvre poursuivant un fraternel retour de flamme. Un frère de ma colonne demande la parole….
J’aime les vieux aux corps bourlingués, des Jean en quête de solstices, gens prêtant l’oreille attentifs aux battements parfois incertains de leur cœur. Ont-ils donné assez ? Se sont-ils assez offerts quand, ouverts aux serments, la transmission sollicitait. Qu’en fais-je ? Et quand je leur serre la main un frisson m’avertit. Quand je me mets à l’ordre devant ces années empilées vaille que vaille où je me mesure difficilement, j’ai tout à coup peur des trop tard. Ils attisent encore des désirs d’être, mesurent les gestes, les sourires, les intentions de continuer d’exister. Tandis que la petite bougie en se consumant dit toute sa flamme, c’est par la lumière que se transmet l’Amour. Le vieux sait. Il fait. Il faut aller le voir, il nous remplit de joie. Le pilier se fait sagesse et beauté. Le contact d’un vieux donne du temps au temps car un vieux ça parle. Ses heures de vol survolent des expériences. Du sens !
Si un voile teinte son regard, c’est qu’il s’interroge. Du fond de mon fauteuil et pour peu qu’on me le demande, j’aimerais encore dresser quelque table de festins de restes. Allumer quelques brulots où bruleraient encore foi et espérance. Le frère aime ses frères. Quand le soir se couche, au fond de son couloir, tant que la vie le visite, l’initié ne s’oublie pas. Il pense !
Bernard Roger MATHIEU
