J’aime les vieilles machines. Celles qui sentent l’huile de coude avec des bielles et des pistons. Celles qui soufflaient en travaillant. Celles qui au soleil retroussaient les manches. J’aime cette terre toujours prête à nous nourrir de ses exemples. J’aime les vieux livres. J’aime ces couvertures cuir qui sentent le suint tannée à grand soin par un savoir-fier. Elle me rappelle une vie antérieure reliée pleine peau, comme on dit … un mouton, veau peut-être, que sais-je ? … qui porte en lui du Voltaire ou du JJ Rousseau. J’aime leurs rides où se nichent d’anciens Devoirs. Et les vinyles ? Ceux qui crachouillent entre les baffles d’une chaîne d’harmonie fatiguée. Les vieux c’est comme ça, ils transmettent quand ils sortent de leurs ombres. Dans la pénombre où ils se reposent, sur une colonne du Septentrion qui dérive. Il suffit parfois de regarder leurs mains, pleines de doigts tracassés par les ans, pour mesurer notre héritage. Oui, j’aime les vieux car moi-même je n’en suis plus loin. Et quand je demande la parole, c’est eux que j’entends. Dur d’oreille mais solide comme un vieil outil patiné comme nul autre pareil, je les écoute et les reconnais pour tels.Même s’ils ne sont plus là. Dans la foi de mes mots je cherche et tutoie un peu de leur lumière. Ils me manquent. Leur siège vide parle de leur histoire, comme s’il attendait, assis bien sage, des jours meilleurs qui ne viendront plus. Alors, le coeur, au prix d’un effort sans gain, tente l’impossible espoir, celui de remplir de fluctuantes idées filant dans la conquête d’horizons qui, irrémédiablement, se rapprochent. Dans leurs pas fiers et bels pourrais-je me reconnaître ? Où m’ont-ils emporté? Un mot, un geste, un regard et hop, les voila qui réapparaissent comme des colonnes de marbre J et B éternelles, fidèles soutiens des valeurs de rassemblement… universelles. Les Droits des Hommes, l’Union fraternelle.
Là, pas Là ? Plus là ? Encore un peu là et plus las qu’on ne le croit. Mes pas, les leurs, on ne sait plus tout à fait pourquoi…. perdraient-ils pied ? Encore véloces, dans un passé récent, mes pas, ces ingrats, feignassent. Ils se mettent à la traîne. Ils s’allongent, sur des chemins qui ralentissent l’allure. Les idées véloces, comme de vieilles banderoles aux slogans éteints, se réduisent comme peaux de chagrins. On appelle cela des économies d’échelles. Les fraternelles unions posent leurs semelles là où les souvenirs doucement se fanent. Curieusement, j’y vois moins bien de près. Est-ce l’effet que je m’éloigne ? L’oeil s’y perd et s’entête à chercher du regard ce que la main qui tremble recherche maintenant en tâtonnant. Les poils de ma moustache blanchissent. Dans le reflet d’un miroir ingrat fourgué chez l’antiquaire de Mauléon, mon image me renie. Les idées nouvelles qui rodent, le sourire philistins en guise de bannière, étonnent et m’enflamment comme un rien. J’éteins la Lumière, je ferme ma porte et je pense aux vieux copains qui, se mettant à l’Ordre, le menton levé l’espoir solennel, chantaient pour encore croire en quelque chose.
Alors ? Réagit-on ? On sort l’oeil, pupille de sa paupière le Mercure en fièvre poursuivant un fraternel retour de flamme…..
J’aime les vieux aux corps bourlingués, des Jean de ceci et des Jean de cela en quête d’Espérances, des gens prêtant l’oreille, attentifs aux battements de leur coeur. Ont-ils donné assez donné avant de partir ?
Et quand au hasard d’une salle humide sous le regard de la Marianne, je leur serre la main un frisson m’avertit. Quand je me remets mes idées dans le bon ordre, face à toutes ces années empilées, je me mesure difficilement. J’ai tout à coup peur des trop tard. Ils attisent encore des désirs d’être, mesurent les gestes, les sourires, les intentions de continuer d’exister. Tandis que la petite bougie à l’Orient en se consumant continue, elle, à nous dire toute sa flamme.
Le vieux sait. Il fait. Le contact d’un vieux donne du temps au temps car un vieux ça cause, ça étale. Derrière sa porte fermée, il faut aller le voir, il nous remplit de joie avec ses utopies d’un autre âge, ses vieilleries qui sentent la poussière, ses trucs d’un autre temps.
Mon Brave, c’est la vie. Tout change . Il faut s’y faire.
Quand la main cherche la clef de la cave, au fond de la poche, le temps est venu. Il faut raccrocher. Poussez pas, c’est chacun son tour.
Et si un voile teinte son regard, c’est qu’il s’interroge. Encore et toujours.
Du fond de mon fauteuil et pour peu qu’on me le demande, j’aimerais encore dresser quelque table de festins de restes. Flamber une agape juste comme avant. Allumer quelques brûlots où brûleraient
mes derniers symboles ourlés dans la foi et l’espérance. Le frère aime ses frères, serrer des mains coutumières des outils à construire, rassembler, aimer et partager.
Au fond de son couloir, tant que la vie le visite, le vieux lui ne s’oublie pas. Il pense !
24 janvier 26 MB
Mathieu Bernard Roger, auteur journaliste
